AFRIQUE - Afrique du Nord


AFRIQUE - Afrique du Nord
AFRIQUE - Afrique du Nord

L’Afrique du Nord, qui couvre les trois pays du Maghreb et la Libye, tire son originalité de son enracinement dans plusieurs ensembles géologiques, climatiques, humains, économiques et culturels: le bassin méditerranéen, l’Afrique et le monde arabe. Elle s’étend sur une superficie de 4 720 000 km2 et comptait 64,4 millions d’habitants en 1991.

Héritant tous d’économies sous-développées et désarticulées mais disposant de potentialités naturelles inégales, les États maghrébins indépendants et la Jamahirya libyenne ont choisi des voies de «développement» différentes. Après quelques hésitations, l’Algérie a fait de l’industrialisation une démarche majeure sans toutefois négliger la transformation des campagnes; elle l’a longtemps fait dans le cadre d’une planification impérative, rigoureuse, à l’inverse de la planification marocaine et tunisienne, dite indicative. Le Maroc, conservateur, développe surtout une économie d’exportation de produits agricoles et des infrastructures touristiques, alors que la Tunisie libérale, largement ouverte au capital étranger, opte pour une voie diversifiée: industrialisation rapide, développement agricole, politique touristique. La Libye, enfin, utilise ses ressources financières considérables pour édifier rapidement une économie agricole et industrielle qui trouve ses limites en partie dans le potentiel humain, tant quantitativement que qualitativement.

1. Géologie

L’Afrique du Nord présente, du sud au nord, les grandes divisions structurales suivantes: le bouclier saharien , dont la couverture paléozoïque, généralement tabulaire, a été cependant affectée de plis hercyniens dans sa partie occidentale; au-delà de l’accident nord-saharien , la chaîne tertiaire intra-continentale des Atlas , comprenant le Haut Atlas marocain, l’Atlas saharien (lato sensu ) d’Algérie et l’Atlas tunisien; la zone stable des Hautes Plaines , accidentée à l’ouest par la bande mobile du Moyen Atlas; enfin, au nord, les tronçons rifain et tello-kabyle de la grande chaîne alpine des Maghrébides , qui se poursuit vers l’est jusqu’à la Calabre.

Le domaine maghrébide est constitué d’éléments provenant de la marge nord de la plaque Afrique et de débris d’un bloc intermédiaire, parfois dit «micro-plaque d’Alborán», qui appartenait initialement à la plaque Europe. Les autres zones géologiques d’Afrique du Nord sont d’obédience africaine. Elles s’abaissent structuralement en direction de l’est: le Primaire disparaît à l’est du méridien d’Oran; les affleurements de Crétacé et de Tertiaire l’emportent largement sur ceux du Jurassique à l’est du méridien de Constantine.

Le Sahara septentrional

Le soubassement saharien, qui porte l’empreinte de nombreuses orogenèses précambriennes – dont les directions structurales les plus apparentes sont orientées nord-sud –, était figé avant le Paléozoïque, puisque les dépôts primaires reposent sur une pénéplaine presque parfaite, réalisée avant le Cambrien. Ce Paléozoïque, doucement incliné vers le nord, s’appuie au sud sur le massif du Hoggar et au sud-ouest sur la «dorsale Reguibat». Il est surmonté par les dépôts du «Continental intercalaire» (Trias à Crétacé inférieur), de l’épisode marin du Crétacé supérieur et, enfin, du «Continental terminal» (Tertiaire). L’ensemble de ces formations, du Primaire au Tertiaire, remplit une large gouttière synclinale (ou synéclise) allant du bassin de Tindouf, à l’ouest, jusqu’à la Djeffara tripolitaine, à l’est, en passant par le bassin du Mzab-Rhadamès.

Dans la partie nord-ouest de ce grand domaine, le Paléozoïque affleure largement. Il y est modérément plissé, sans métamorphisme notable ni granitisation. Les directions structurales dessinent un grand arc dont la convexité se fait vers le nord. À l’est, les chaînes d’Ougarta bordent au sud-ouest le bassin synclinal de Béchar: les axes des plis et les principales fractures sont orientés nord-ouest à sud-est. Vers le nord-ouest, les plis s’étalent en un large éventail, et l’on passe au domaine de l’Anti-Atlas . Ce grand anticlinal de fond, d’âge hercynien, montre des directions qui tournent de nord-ouest - sud-est (Djebel Sahro) à est-ouest dans sa partie centrale, puis à nord-est - sud-ouest aux approches de l’Atlantique. La prolongation des structures hercyniennes est masquée par les terrains jurassiques et crétacés du golfe de Tarfaya-Rio de Oro. Celles-ci émergent au-delà, au sud-ouest, dans la grande chaîne hercynienne des Mauritanides, qui fut complètement arasée avant le Mésozoïque.

Le socle antécambrien de l’Anti-Atlas, qui apparaît dans un certain nombre de boutonnières, a été divisé par Georges Choubert en quatre cycles principaux. La série supérieure (ou Précambrien III), puissant ensemble volcanique et détritique, repose en totale discordance sur les complexes plus anciens, et passe en apparente continuité au Cambrien bien daté qui lui fait suite.

L’accident nord-saharien

La limite entre le craton saharien et les zones mobiles d’Afrique du Nord (stricto sensu ) est remarquablement nette sur les cartes géologiques. S’étendant sur 2 000 km de longueur, on la considère souvent comme un accident fondamental de la croûte terrestre. Divers noms (accident sud-atlasique , flexure saharienne ) lui ont été également appliqués.

D’Agadir à Figuig, cet accident est extrêmement net (le séisme d’Agadir de 1960 était localisé sur son tracé). Au moins sur certains tronçons, son emplacement semble avoir marqué la limite de provinces paléogéographiques différentes, à maints moments du Paléozoïque. Ainsi, au Cambrien et à l’Ordovicien, une marge continentale active se situait au nord de l’accident; en revanche, à partir du Dévonien, c’est de ce même côté que se place une zone émergée ou de mer peu profonde. Il s’est donc produit, au Primaire, des jeux en sens contraire. Au début du Secondaire, la mer se localise au nord de l’accident, dans l’actuel Haut Atlas. On remarquera toutefois qu’à l’ouest le bassin marin des Haha s’allonge obliquement par rapport à la direction de l’accident atlasique, et parallèlement au rivage atlantique. Le Haut Atlas et l’Anti-Atlas émergent ensuite: un sillon marin ou lagunaire, dit «préafricain», s’établit du Crétacé moyen à l’Éocène le long de l’accident. Celui-ci joue surtout à partir du Lutétien: les jeux principaux, postoligocènes et antévillafranchiens, s’accompagnent de chevauchements vers le sud. La surélévation finale du Haut Atlas, de 2 à 4 kilomètres, est liée à cette phase tertiaire. Toutefois, à petite échelle, tout se passe comme si le matériel ancien de l’Anti-Atlas était remonté par rapport au Secondaire du Haut Atlas.

Au nord-ouest de Béchar, l’accident nord-saharien perd de sa netteté. Ainsi, au Carbonifère supérieur, la sédimentation le prend complètement en écharpe. Cependant, diverses fractures d’âge tertiaire semblent traduire encore son fonctionnement.

À l’est de Figuig, l’accident redevient facile à suivre, mais son orientation est alors sud-ouest - nord-est. La région affaissée est dorénavant sur son bord sud. Certaines données montrent que l’épaisseur du Jurassique change brutalement de part et d’autre de cette limite. En revanche, au Crétacé et à l’Éocène, les faciès et les épaisseurs des sédiments paraissent analogues des deux côtés de la «flexure saharienne». Enfin, une ou plusieurs fractures, aux jeux multiples, parfois chevauchants vers le sud, jalonnent (est de Figuig, sud du Djebel ez-Zerga) cette dernière. Ailleurs, on observe seulement que les plis de l’Atlas saharien s’atténuent progressivement et ne dépassent pas vers le sud une certaine latitude. Les cartes géophysiques montrent en tout cas que l’accident n’apparaît guère en Algérie orientale.

De Biskra au golfe de Gabès, la «flexure saharienne» est cependant évidente, marquée en particulier par des jeux décrochants plio-quaternaires. Mais sa direction est alors ouest-nord-ouest - est-sud-est (comme la célèbre faille de Gafsa, un peu plus au nord), nettement oblique sur les plis plus anciens du système de l’Aurès. Ici, cette «flexure» peut constituer non pas le prolongement de l’«accident nord-saharien» du Maroc, mais bien celui d’une fosse d’effondrement récente, jalonnée par le «bassin du Hodna» et courant vers Boghari.

La chaîne intracontinentale des Atlas

La chaîne des Atlas, d’âge tertiaire, aux plissements relativement modérés, affecte une puissante série sédimentaire mésozoïque subsidente, souvent continentale, ou en tout cas n’ayant jamais les caractères de dépôts de mer profonde. On peut distinguer dans cette série plusieurs ombilics indépendants, variables suivant les périodes, qui traduisent l’affaissement de panneaux le long de grandes failles synsédimentaires, en liaison avec l’étirement de la croûte continentale.

À l’ouest, dans le Haut Atlas , le substratum paléozoïque apparaît: il est modérément plissé et localement métamorphisé. Au Tichka, un granite syntectonique se met en place dans ce Paléozoïque, qu’il «digère». Il n’existe pas de coupure majeure entre le Haut Atlas, l’Atlas saharien d’Algérie et l’Atlas tunisien. Ces subdivisions sont essentiellement politiques: l’Aurès, en particulier, s’unit étroitement à l’Atlas tunisien méridional.

Le Haut Atlas s’abaisse vers l’ouest en direction de l’Atlantique. Son caractère essentiel est celui d’un large anticlinal de fond, bordé au nord et au sud de «zones subatlasiques»: celles-ci comportent du Crétacé et de l’Éocène, vivement plissés et chevauchés dans deux directions opposées par le Haut Atlas proprement dit. La couverture mésozoïque, plus ou moins décollée au niveau du Trias, est à l’ouest mollement plissée au-dessus du bâti primaire, puis affectée d’anticlinaux aigus en relais et de synclinaux en auge dans le Haut Atlas central, et enfin, à l’est, divisée par le massif ancien du Tamlelt en deux rameaux bordiers, nord et sud. Un «accident nord-atlasique», plus ou moins chevauchant vers le nord, peut se suivre presque tout le long de la chaîne: il affecte le Néogène, et montre des rejeux d’âge quaternaire.

L’Atlas saharien d’Algérie prolonge le Haut Atlas oriental. Dans sa partie oranaise, il est limité au nord par une ligne de fractures d’où se dégagent vers le nord-est plusieurs groupes de plis en coulisse, le principal étant le chaînon Guettar-Antar: il est constitué de longs anticlinaux déversés vers le nord-ouest et souvent faillés. Quant à la masse de l’Atlas saharien, elle a été plissée au Tertiaire, entre l’Éocène moyen et le Miocène inférieur, et montre également des rejeux ultérieurs. Son style est classique: anticlinaux coffrés à flancs redressés et sommet plat, étroits et allongés, qui présentent de rapides inflexions axiales et de belles terminaisons périclinales, reflets des accidents du socle sous-jacent. Ces derniers découpent des blocs dont le déplacement relatif a induit des décrochements dans la couverture sédimentaire. L’énergie du plissement est parfois considérable: il n’est pas rare de trouver des anticlinaux où le sommet des formations les plus jeunes se trouve de 2 à 3 kilomètres plus élevé que les mêmes assises situées dans les synclinaux voisins. L’épaisseur de la couverture sédimentaire (en général de 3 à 4 kilomètres, et plus de 6 kilomètres dans l’Aurès) l’explique aisément. Dans l’Aurès et au nord de celui-ci, le tréfonds atlasique serait, selon Dominique Bureau, découpé par des fractures listriques extensives; celles-ci limiteraient des panneaux longitudinaux qui, basculant progressivement au Jurassique ou au Crétacé, détermineraient la constitution de «coins sédimentaires prismatiques»; ces accidents seraient réutilisés en compression lors des serrages tertiaires.

On peut supposer que les plis atlasiques aient été facilités par un décollement généralisé au-dessus du Trias marno-gypsifère. Celui-ci perce en de nombreux secteurs, rarement au cœur des anticlinaux, quelquefois sur le trajet de failles, en prenant parfois l’allure de colonnes cylindriques («rochers de sel»).

L’Atlas tunisien voit se développer ces phénomènes. D’énormes diapirs triasiques jalonnent les axes anticlinaux, surtout dans la partie nord (région de l’Ouenza, et au sud de la Medjerda). On note également que les plis s’orientent progressivement vers le nord-est, et cela dès l’Aurès. L’existence d’un bloc rigide (môle de Kerkennah), masqué sous les terrains récents du Sahel de Sousse, peut expliquer une telle torsion. Quant aux chaînons sud-nord du Djebel Nara et à la «Dorsale tunisienne» allongée du sud-sud-ouest au nord-nord-est, et que jalonnent des horsts (tel le Zaghouan) bordés d’accidents localement chevauchants, ils doivent être fixés sur de grands accidents méridiens de la croûte continentale.

L’Atlas tunisien possède des sédiments mésozoïques à faciès notablement plus profonds que ceux de l’Atlas saharien central ou occidental. Cette chaîne montre au Tertiaire la superposition de plusieurs phases tectoniques (sans parler des jeux intramésozoïques, qui expliquent les rapides variations de faciès et d’épaisseurs des sédiments). Certains plis, surtout situés à l’ouest et au nord de la chaîne, sont d’âge oligo-miocène. D’autres, essentiellement à l’est et au sud, résultent de jeux d’âge mio-pliocène. Enfin, ces plis sont tranchés par des fossés d’effondrement (grabens) transverses, que remplissent des terrains récents.

Les Hautes Plaines algéro-marocaines et le Maroc central

Le domaine des Hautes Plaines correspond à une plate-forme cratonisée, recouverte de sédiments secondaires déposés à faible profondeur et d’épaisseur généralement modérée. Ces derniers masquent un socle rigide: ainsi les poussées alpines responsables de la naissance des Maghrébides, au Miocène, ne peuvent-elles pas être invoquées pour expliquer la formation des Atlas, essentiellement antémiocène.

À l’est, les Hautes Plaines constantinoises («môle néritique de Constantine», à bâti carbonaté jurassico-crétacé) se terminent en coin entre le Tell alpin et l’Atlas tunisien.

Au nord des Hautes Plaines algéroises , les larges dépressions du Hodna et du Chott Chergui, comblées de sédiments néogènes, représentent des avant-fosses locales de la chaîne des Maghrébides.

Quant aux Hautes Plaines oranaises , elles s’élèvent au sud du Tell, par le jeu de grandes fractures. Au sud d’Oujda, le Primaire commence à affleurer dans une série de horsts, tels ceux de Ghar Rhouban et de Saïda, qui se terminent en coins vers l’est.

Le Moyen Atlas marocain , allongé sur 250 km du sud-ouest au nord-est, interrompt dans sa terminaison occidentale la zone tabulaire des Hautes Plaines. Vaste anticlinal de fond, accidenté de plis complexes, le Moyen Atlas se prolonge au sud-ouest par l’Atlas de Beni-Mellal, coalescent avec le Haut Atlas de Marrakech. Au nord, une zone d’accidents décrochants de direction sud-sud-ouest - nord-nord-est sépare le Moyen Atlas plissé du Causse moyen-atlasique tabulaire.

Enfin, le Maroc central constitue un large triangle ouvert sur l’Atlantique. Le soubassement primaire apparaît dans la Meseta marocaine et dans le horst de direction est-ouest des Jebilet, séparés par la série crétacée-éocène tabulaire du «plateau des Phosphates». La tectonique hercynienne de ces zones est fort complexe: les orientations structurales sont surtout sud-ouest à nordest, avec d’importants charriages à vergence orientale, accompagnés parfois de métamorphisme, et suivis par la mise en place de granites.

Les Maghrébides, chaîne alpine de l’Afrique du Nord

Les Maghrébides (cf. figure) se relient, à l’ouest, aux Cordillères bétiques par l’arc de Gibraltar et se poursuivent, vers l’est, dans l’arc calabro-sicilien. Une remontée en plan du socle des Hautes Plaines, au niveau de Melilla, sépare la virgation rifaine, aux structures arquées vers le sud-ouest, du système kabylo-tellien d’Algérie, plus rectiligne. Les resserrements totaux, essentiellement réalisés au Miocène, peuvent être estimés entre 200 et 300 kilomètres environ. La vergence des plis et des nappes se fait généralement vers le sud.

Les zones internes

Les zones internes n’apparaissent que dans le nord du Rif et dans les Kabylies. Elles sont constituées d’un matériel continental d’origine «européenne» (micro-plaque d’Alborán pour certains auteurs). Leur bordure sud a été, du Lias à l’Éocène, découpée en lanières longitudinales, affaissées par paliers vers le sud.

Dans le Rif , un groupe d’unités inférieures (Sebtides) correspond aux Alpujarrides d’Andalousie: péridotites mantelliques, gneiss et micaschistes, couverture assez mince de phyllades du Permo-Carbonifère et du Trias, le tout affecté par un métamorphisme antétectonique à syntectonique, dont l’âge serait paléogène. Sur les Sebtides viennent les Ghomarides, à matériel principalement paléozoïque, peu ou pas métamorphique, ayant subi des empreintes hercyniennes: il s’agit de la suite des Malaguides d’Andalousie.

Ces nappes à matériel primaire affrontent à l’ouest (Haouz au nord de Tétouan) ou chevauchent (sud de Tétouan et massif des Bokoya) le matériel de la Dorsale calcaire rifaine constitué de Trias et de Lias carbonatés, à faciès austro-alpin (Walter Wildi), de Dogger-Malm et de Crétacé réduits, et de Paléogène à dominante détritique. Cet ensemble formait la couverture de la partie sud-ouest, la plus externe, de la zone paléozoïque des Ghomarides. La Dorsale calcaire est écaillée ou empilée sur elle-même (phase anté-aquitanienne); des accidents transverses tardifs, tels ceux du détroit de Gibraltar, de Tétouan et de Jebha, la sectionnent.

Dans les Kabylies , les terrains métamorphiques anciens sont presque exclusifs. En Petite Kabylie (Jean-Pierre Bouillin), ceux-ci sont découpés en grandes nappes de socle, réalisées probablement à l’Éocène, comme en Calabre. L’âge du métamorphisme fait l’objet de débats: il est peut-être antérieur au Cambro-Ordovicien, récemment daté dans les massifs de Petite et de Grande Kabylie. Le cristallophyllien kabyle est recouvert, à sa partie sud, par du Paléozoïque supérieur, peu ou pas métamorphique, que surmonte la couverture mésozoïque et éocène. Celle-ci n’est autre que la partie la plus interne de la «Dorsale calcaire kabyle», homologue de la Dorsale rifaine, et, comme elle, vivement écaillée (Chénoua, Djurdjura, Chaîne numidique orientale). De plus, le massif ancien de Petite Kabylie (avec sa Dorsale calcaire bordière) est cisaillé en bloc et chevauche les zones plus externes.

Les flyschs allochtones rifo-kabyles

Les flyschs allochtones rifo-kabyles se sont déposés à hauteur d’un hiatus océanique (ou d’une croûte continentale amincie) d’âge jurassique, reliant obliquement les océans néoformés, Atlantique médian et domaine liguro-piémontais. Ce hiatus séparait la plaque Europe de la plaque Afrique. Les flyschs, sédimentés depuis le Crétacé inférieur jusqu’au début du Miocène, constituent de grandes nappes de charriages. Il s’agit de l’extravasion de masses déposées dans un grand sillon (ou dans plusieurs sillons, dits «maurétanien», au nord, et «massylien», au sud) est-ouest, que la plupart des auteurs situent actuellement entre zones internes et zones externes, à la bordure sud de la Dorsale calcaire kabylo-rifaine. Le charriage des flyschs résulterait de la subduction, vers le nord, de leur substratum jurassique (croûte océanique?) et de la marge septentrionale de la plaque Afrique.

Les flyschs allochtones se situent en diverses positions structurales:

– charriés sur la couverture des massifs anciens kabyles, par rétro-écoulements gravitationnels dans la mer du Miocène inférieur;

– formant un bourrelet complexe, clivé en grandes nappes, à la bordure sud des Kabylies (sous lesquelles ils s’enfoncent en subissant un métamorphisme plus ou moins intense) et de la Dorsale calcaire rifaine;

– en paquets disjoints, partis vers le sud à la dérive, sur les domaines tello-rifains.

Les flyschs se répartissent en trois groupes de nappes. L’édifice inférieur , le plus externe, comporte un flysch «schisto-quartziteux albo-aptien», un flysch marno-calcareux du Crétacé supérieur et des restes de la couverture paléogène. L’édifice moyen (nappes de Tisirene-Beni Ider, au Maroc, de Guerrouch, en Algérie) est caractérisé par un flysch gréseux du Crétacé inférieur, des flyschs calcareux colorés et parfois gréseux du Crétacé supérieur-Éocène, et un flysch «gréso-micacé» de l’Oligocène. L’édifice supérieur («nappe numidienne») est surtout constitué d’un flysch gréseux grossier d’âge aquitanien: son matériel, en général tenu comme d’origine saharienne, se serait déposé dans une avant-fosse abyssale, au nord du Tell. Toutes ces nappes se suivent de l’Andalousie à la Calabre, sur 2 500 kilomètres de longueur.

Les zones externes

Dans le Rif , on distingue, du nord au sud, des unités intrarifaines et mésorifaines (récemment regroupées sous le nom de «Subrifaines» par certains auteurs) et des unités prérifaines. Les unités intrarifaines comportent des flyschs du Crétacé inférieur (unité de Ketama), des marnes du Crétacé supérieur (unités de Tanger-Aknoul), et une couverture tertiaire décollée et partie vers le sud (nappe d’Ouezzane). Le corps de cette zone, qui a subi un métamorphisme miocène, chevauche la zone mésorifaine : de cette «cicatrice», parfois marquée par des masses de Trias gypsifère (accident du Nekor), provient le matériel des «nappes rifaines» des Senhadja, largement charriées sur la «zone des fenêtres» du Rif oriental (Mésozoïque et Miocène inférieur discordant, anté-nappe). Les unités prérifaines , souvent chaotiques, comprennent du matériel externe (Jurassique écaillé des «sofs», enveloppe marneuse crétacée et paléogène), plus ou moins resédimenté dans une matrice marneuse miocène. Enfin, dans le nord-est du Rif, le Mésozoïque du massif des Temsamane est découpé en lanières coulissantes, soumises à un métamorphisme s’achevant au Miocène supérieur.

Dans le Tell algérien , dont le matériel est essentiellement d’âge crétacé, on peut reconstituer un certain nombre de zones, plus ou moins allochtones. En position structurale inférieure se trouvent:

– la «zone sous-kabyle» (Babors), où le Crétacé marneux est percé par des anticlinaux à noyau calcaire d’âge jurassique, accompagnés de lames de Trias gypsifère; d’importantes phases tectoniques crétacées y sont connues;

– le parautochtone nord-tellien des Atlas du Bou-Maad, de Blida, des massifs du Chélif (à métamorphisme sensible);

– le parautochtone intratellien de l’Ouarsenis oriental et des Bibans, à ossature de flyschs du Crétacé inférieur.
En position structurale supérieure se trouvent des unités à matériel marneux, dites «ultratelliennes» (essentiellement dans le Constantinois), «épitelliennes», et, plus au sud, «mésotelliennes» (ou «sud-telliennes»). Enfin, la marge nord des Hautes Plaines est brisée en unités infratelliennes, parfois déplacées dans une avant-fosse miocène, comme dans le bassin du Hodna (cf. figure, c).

Dans le nord-est du Constantinois et le nord de la Tunisie, les unités telliennes disparaissent progressivement. Outre une explication tectonique (charriage des flyschs, en particulier du «Numidien»), on doit admettre que le «sillon tellien» disparaît dans cette direction, le «sillon tunisien» atlasique prenant sa place, avant de disparaître à son tour à l’est de la Tunisie.

Par l’importance des resserrements, par sa longueur (près de 2 000 km), par la complexité de son évolution, la chaîne des Maghrébides est un des grands édifices structuraux d’âge alpin, résultant de l’affrontement des plaques à matériel continental Europe et Afrique.

2. Géographie

Les contraintes naturelles

L’Afrique du Nord est un pays de contrastes où disposition du relief et contraintes climatiques se conjuguent pour déterminer un espace cultivable réduit et fragile. Un littoral généralement étroit s’oppose à des aires continentales massives et hautes sauf aux extrémités ouest (côte atlantique) et est (façade méditerranéenne orientale de la Tunisie et littoral libyen).

Relief et structure

Une longue orogenèse a affecté la région depuis les plissements primaires (calédonien et hercynien) jusqu’aux déformations du Quaternaire récent et actuel. Elle relève, depuis le Tertiaire du moins, du même phénomène géodynamique, en l’occurrence la convergence entre plaques européenne et africaine. L’ère secondaire est une longue période de calme orogénique, de destruction des reliefs antérieurement exhaussés, parfois jusqu’à leur aplanissement, et de sédimentation puissante dans les fosses peu profondes de la mer bordière du bouclier africain. Alors que sur la plate-forme saharienne la sédimentation se poursuit, dominée par des formations continentales, au nord, dans les sillons telliens, elle s’effectue dans des fosses profondes: argiles, marnes puis flysch. Les paroxysmes orogéniques tertiaires (plissements pyrénéens et alpins) vont ensuite mettre en place les ensembles structuraux d’Afrique du Nord. Les mouvements plio-villafranchiens qui se poursuivent en déterminent, avec les variations climatiques quaternaires, la physionomie actuelle. Leurs effets qui s’amenuisent du nord au sud s’ajoutent à une rigidité inégale des matériaux pour justifier la zonation en trois domaines dont le relief s’oriente globalement du sud-ouest au nord-est.

Le Rif-Tell présente un relief très contrasté et une structure complexe. De la chaîne massive du Rif marocain qui domine la mer, on passe par de larges bassins à un tell algérien plus étendu et plus complexe. Celui-ci présente un double alignement de reliefs orientés sud-ouest - nord-est. Au nord, collines et chaînes de montagnes se relaient et alternent avec des dépressions littorales ou sublittorales amples (El-Macta, Mitidja) ou étroites (Jijel, Skikda). Plus au sud, les chaînons intérieurs, moins élevés à l’ouest (Tessala, Beni-Chougrane) qu’à l’est (Biban), dominent une série de bassins telliens intérieurs: Maghnia, Tlemcen, Sidi-bel-Abbès, Mascara, Guelma... ou enserrent de longues et larges vallées: sillon chélifien, Sahel-Soummam. En Tunisie, l’alignement Kroumirie-Mogods, interrompu seulement par la petite dépression de Nefza, descend progressivement vers de vastes plaines littorales dominées par le golfe de Tunis et ses côtes basses. Au sud de la vallée de la Medjerda, des plateaux ondulés assurent le contact avec le domaine atlasique. La complexité structurale du Rif-Tell est due notamment à l’entassement et au chevauchement de nappes de charriage, mises en place au Miocène inférieur et poussées depuis la fosse septentrionale où elles s’étaient déposées vers le sillon sud-tellien et prérifain par-dessus le domaine interne, haut-fond qui comporte des massifs cristallins côtiers et une couverture sédimentaire, eux-mêmes déformés.

Au sud du front externe des nappes s’étend le domaine atlasique, constitué de plaines et plateaux en général élevés, bordés de montagnes qui s’abaissent du sud-ouest au nord-est depuis la puissante chaîne du Haut Atlas jusqu’aux chaînons de la dorsale tunisienne en passant par l’alignement de l’Atlas saharien et le bloc massif des Aurès. D’autres montagnes sont transverses. Au Maroc, le Moyen Atlas sépare la vallée de la Moulouya et les hauts plateaux des pays atlantiques à la topographie variée constituée de plateaux et massifs étagés (Plateau central, Oudirha, Jebilete, Rehamna), de bassins et plaines intérieures (Saïs, Tadla et, plus au sud, Haouz) et de basses plaines littorales (Gharb, Chaouia, Doukkala, Abda). En Algérie, les monts du Hodna s’intercalent entre, d’une part, les immenses Hautes Plaines algéro-oranaises qu’occupe au centre la vaste cuvette du chott Chergui et que bordent au nord les plateaux ondulés de Tlemcen, Daïa et Saïda, et, d’autre part, les Hautes Plaines constantinoises moins élevées, moins étendues et plus fragmentées. En Tunisie, les Hautes Steppes, avec leurs larges plaines surélevées séparées de chaînons montagneux (djebel Selloun, djebel Nara...), s’opposent aux Basses Steppes qui s’étendent jusqu’à la côte orientale en dépressions fermées séparées par des collines peu élevées. Le dispositif structural simple du domaine atlasique atteste à la fois la rigidité du matériel composé des calcaires compacts ou alternés de strates marneuses de la couverture secondaire et tertiaire, et l’influence du socle africain qui affleure à plusieurs endroits, notamment au Maroc. Des déformations à grand rayon de courbure ont affecté les Hautes Plaines et les Basses Steppes ainsi que les dômes qui les bordent. Les chaînes atlasiques affectées par des mouvements plus importants à l’ouest (Atlas marocains) présentent de larges synclinaux interrompus par des anticlinaux pincés, parfois coffrés et percés par des diapirs triasiques riches en minerai.

Au sud de l’accident sud-atlasique au Maghreb et au contact direct de la zone méditerranéenne en Libye, le domaine saharien est profondément ancré dans le continent africain. Entouré d’une auréole de plateaux gréseux (les Tassili), le massif cristallin de l’Ahaggar en occupe la partie centrale. Plus au nord, le bassin du bas Sahara dont la couverture sédimentaire varie de 3 000 à 5 000 m d’épaisseur s’abaisse jusqu’au-dessous du niveau de la mer dans le chapelet des chotts qui s’étendent au pied de l’Aurès. Il est recouvert par les étendues de dunes de l’Erg oriental. À l’ouest, le socle précambrien affleure, fortement exhaussé (Anti-Atlas) ou tabulaire à des altitudes modérées (dorsale des Reguibat); il est souvent recouvert de sédiments secondaires ou tertiaires remaniés au Quaternaire: hammada du Draa, du Guir, du Sud oranais... En Libye, le socle qui n’affleure que très peu plonge sous d’épaisses séries sédimentaires secondaires et tertiaires. Le contact avec la mer s’effectue en pente douce dans le golfe de Syrte. En Tripolitaine, le djebel Nefousa constitué de calcaire crétacé surplombe une plaine littorale étroite, la Djeffara, alors qu’à l’est le djebel al-Akhdar, plateau calcaire faillé, tombe dans la mer en gradins successifs. La Libye intérieure présente à l’ouest des paysages moins monotones que la Cyrénaïque dominée par d’immenses déserts de sable ou de grandes étendues caillouteuses (reg ou sârir ). Au sud-ouest, le massif hercynien du Fezzan s’intercale entre la hammada al-Hamra et la vaste cuvette de Murzuq occupée par un erg de 58 000 km2. La partie centrale enfin se distingue par d’importants épanchements volcaniques.

Climat: la menace de l’aridité

L’Afrique du Nord se caractérise par un climat sud-méditerranéen dominé par l’alternance d’une saison sèche et d’une saison humide et froide avec de grandes nuances régionales. L’extension septentrionale des hautes pressions subtropicales explique le temps sec et chaud qui s’installe en été pour une durée plus ou moins longue et qui s’accompagne parfois de vents desséchants appelés guebli , chergui ou chehili , qui parviennent jusque dans les plaines côtières, accentuant les températures maximales, intensifiant l’évaporation et réduisant, voire annulant, l’humidité relative. Les cycles végétatifs subissent un coup d’arrêt et toute culture intensive sans irrigation est alors exclue.

L’aridité se manifeste également par la faiblesse des précipitations annuelles qui varient de 200 à 600 mm sur l’essentiel du territoire non saharien. Elles ne dépassent 800 mm pour atteindre localement 1,5 m à 2 m que dans le Rif, les hautes terres des Atlas marocains, les chaînes du Tell central et oriental algérien et la Kroumirie. Deux types de circulation atmosphérique dominent. Une circulation ouest-est véhicule les perturbations occidentales lointaines qui apportent des précipitations abondantes au Rif, au Maroc atlantique et à ses montagnes. Elle se heurte au Maroc oriental et dans l’Ouest algérien aux effets stabilisateurs que détermine l’installation fréquente d’une crête chaude à courbure anticyclonique et qu’accentuent une situation d’abri orographique et des reliefs modestes. Activées par des basses pressions méditerranéennes, ces perturbations apportent d’importantes pluies au Nord-Est algérien et au Nord tunisien. La circulation nord-sud profite à ces deux dernières régions: pluies et chutes de neige. Des masses d’air anticycloniques enfin peuvent envahir, en saison froide, les régions nord et y déterminer, parfois pour de longues périodes, un temps ensoleillé.

À des variations pluviométriques d’ouest en est s’ajoute une dégradation principale du nord au sud que détermine essentiellement l’écart latitudinal par rapport à la trajectoire des cyclones mobiles, l’Afrique du Nord s’étirant du 20e au 37e degré de latitude nord. Parallèlement, le nombre de jours de pluies diminue et la part des pluies souvent orageuses d’automne, de printemps et d’été s’accroît. Cette altération progressive prend en Libye, située entièrement au sud de 320 6 , la forme d’une opposition brutale entre une bande étroite – qui reçoit entre 100 et 200 mm et localement 300 mm au djebel al-Akhdar, dans la plaine de la Djeffara, et au djebel Nefousa – et le reste du territoire, y compris le golfe de Syrte occupé par un désert plus aride que le Sahara central et occidental.

L’irrégularité des précipitations est une menace constante pour l’agriculture. À l’inconstance annuelle s’ajoute la variation de la répartition saisonnière: pluies automnales tardives, sécheresse printanière ou inondation estivale. Cette irrégularité croît à mesure que se réduit la tranche d’eau reçue et que s’affirment les influences continentales. L’Afrique du Nord souffre ainsi de défaut mais aussi d’excès d’eau. Les pluies prennent souvent la forme d’averses, d’autant moins utiles en zones steppiques et sahariennes qu’elles tombent en saison chaude, donc plus exposées à une évaporation intense.

Les effets de la continentalité se manifestent aussi par l’accroissement, du nord au sud, des contrastes thermiques tant annuels que journaliers, plus marqués en Algérie, au relief plus morcelé, et en Libye qu’en Tunisie et au Maroc, ouverts aux influences maritimes sur leurs deux façades jusqu’à de basses altitudes. S’opposent ainsi un littoral au climat doux et un intérieur aux hivers rigoureux – le gel peut y atteindre 50 jours par an, voire plusieurs mois en montagne – et aux étés chauds rendus insupportables par les bouffées du guebli qui souffle plus de 30 jours par an dans les Hautes Plaines algéro-marocaines, les Steppes tunisiennes, et plus encore dans le golfe de Syrte. La répartition des activités agricoles s’en ressent: primeurs confinées au littoral, extension du pastoralisme sur de grandes étendues.

L’influence maritime compense l’aridité non seulement en atténuant les écarts thermiques, mais aussi en augmentant l’humidité relative de l’air favorisant les précipitations occultes: littoral oranais, Djeffara tuniso-libyenne... En Tunisie, le golfe de Gabès est parfois le siège de perturbations locales, le désert s’en trouve repoussé vers le sud et l’ouest. Enfin, le volume, l’altitude et l’orientation des chaînes montagneuses arrosées et longtemps couvertes de neige, notamment au Maroc et en Algérie orientale, créent des situations d’abri qui expliquent les faibles précipitations sur leurs propres versants sous le vent et dans certaines plaines telliennes (basses côtes de Tunis) et la forte continentalité qui s’installe brutalement à une faible distance de la mer: sillon chélifien, vallée moyenne de la Medjerda.

Un problème crucial, l’eau, et un milieu fragile

Le climat influe sur les activités humaines, surtout agricoles, à travers l’eau, les sols et le couvert végétal. L’Afrique du Nord dispose d’un potentiel hydraulique appréciable. Le Maroc y apparaît favorisé grâce aux plateaux calcaires des chaînes du Moyen et du Haut Atlas et à la couverture neigeuse qui y résiste plusieurs mois. Mais l’irrégularité et l’agressivité des oueds sont une sérieuse contrainte: le Chelif a roulé 60 millions de mètres cubes d’eau en 1926 et 1,3 million en 1927. Aux basses eaux insignifiantes (1 m3/s) succèdent les crues parfois extraordinaires: 8 000 m3/s sur l’Ouerrha en 1963, 3 500 m3/s sur la Medjerda en 1973. Moins irréguliers sont les oueds nord-atlantiques, notamment le Sebou et surtout l’Oum Rbia dont le régime pluvio-nival et le bassin versant calcaire ne permettent pas d’étiage inférieur à 20 m3/s et modèrent les crues (1 000 m3/s).

À mesure que l’aridité augmente, l’irrégularité s’accentue (crue de 17 050 m3/s sur l’oued Zeroud tunisien en 1969) et l’endoréisme remplace l’écoulement exoréique. Les oueds finissent leur course dans des dépressions fermées occupées par des sebakh , dépressions d’évaporation fortement salées qui résultent aussi bien des phases quaternaires arides, de la faiblesse actuelle des précipitations que de la persistance des affaissements et des déformations. L’endoréisme est fréquent et de grande ampleur en Algérie et Tunisie méridionales (Hautes Plaines, Basses Steppes, Nord-Sahara) et sur le littoral libyen (golfe de Syrte) et s’étend jusque dans le Tell (sebakh d’Oran et de Tunis), pendant qu’au Maroc atlantique prédominent les lacs, permanents comme les aguelmane du Moyen Atlas ou temporaires tels les daïate des bas plateaux et les merdjate du Gharb. En zone saharienne, caractérisée en général par l’aréisme, l’écoulement dépend des terrains traversés: l’infiltration est instantanée dans les étendues sableuses, plus importantes dans le Sahara central et les déserts libyens, alors que les crues prennent toute leur importance sur les substrats imperméables.

Dans leur course, et à la faveur des fortes pentes et des matériaux tendres, notamment des nappes telliennes, les oueds emportent une charge solide d’autant plus importante que le bassin versant est déboisé et que la crue est violente. Elle va ennoyer les dépressions ou envaser les barrages (2 millions de mètres cubes annuels de dépôts dans le barrage d’Oued-Fodda), et, en zone sèche, constituer de vastes zones d’épandage.

Le ruissellement ne concerne toutefois qu’une partie des eaux tombées: de 10 à 25 p. 100. Le potentiel souterrain, qui n’est pas négligeable, est plus important dans les zones à grandes déformations: énormes nappes aquifères du bas Sahara algéro-tunisien (la nappe du Continental intercalaire s’étend sur 600 000 km2) et des bassins libyens d’al-Kufra (250 000 km2) et de Syrte, suivis par les réservoirs des Hautes Plaines et des Basses Steppes. Une tectonique plus vigoureuse n’a permis la constitution dans le Nord que de petites nappes, à l’exception des zones à circulation karstique: causses oranais, Moyen Atlas, plateaux atlantiques.

Les sols dont la teneur en humus est généralement faible perdent de leur épaisseur du nord au sud: des sols profonds et évolués mais acides des versants arrosés du Rif-Tell et des Atlas marocains aux sols squelettiques ou inexistants des déserts en passant par les sols châtains et minces des Hautes Plaines et des Steppes. Il y a certes les sols alluviaux liés aux grandes crues et des sols évolués sur les piémonts, mais de grandes étendues, y compris dans le Tell, sont stérilisées par des croûtes calcaires ou gypseuses. La salinité des sols et des eaux superficielles et souterraines est un sérieux handicap. Son extension sur les rivages méditerranéens, notamment au Maroc oriental, dans l’Ouest algérien, sur les basses côtes de Tunis et dans le bassin de Syrte, s’explique par les dépôts considérables d’évaporites et de carbonates au cours du Messinien dans une Méditerranée fermée et plus étendue qu’aujourd’hui. L’évaporation et l’irrigation avec des eaux chlorurées l’accentuent aujourd’hui.

Liée à l’agressivité de l’érosion, la fragilité des sols n’a d’égale que celle d’une végétation méditerranéenne souvent dégradée. Alors que des cédraies couvrent les sommets les plus élevés, le chêne-liège domine sur les chaînes telliennes humides, le Maroc nord-atlantique, et le chêne vert occupe les versants subhumides et certains reliefs de zones semi-arides. Pin d’Alep, thuya et genévrier s’adaptent fort bien à la sécheresse et forment des peuplements fréquents. L’association de l’olivier et du lentisque demeure toutefois prédominante, relayée dans les plaines sèches par la brousse à jujubier. Plus au sud, la steppe d’alfa ou d’armoise règne, malgré son recul, sur de grandes étendues: Hautes Plaines, Steppes tunisiennes, littoral tripolitain. Elle laisse la place dans les chotts à une végétation halophile et devient diffuse sur la bordure septentrionale du Sahara qui demeure dans l’ensemble azoïque. Le climat n’ayant pas changé depuis les temps préhistoriques, le recul de la forêt est le fait de l’homme. Il est certes ancien, mais il connut une accélération sans précédent pendant la colonisation: défrichements par les colons mais aussi par les populations dépossédées, surexploitation durant les deux guerres mondiales. À la veille des indépendances, le taux de boisement des régions maghrébines non sahariennes était de 12 p. 100 alors que la couverture théorique serait de 27 p. 100.

Les contraintes naturelles sont ainsi nombreuses mais variables selon les pays. Les lever exige des équipements coûteux (barrages, réseaux d’irrigation, transferts interrégionaux d’eau, telle la «grande rivière artificielle» libyenne) que les États indépendants consentent volontiers mais aussi des efforts de longue haleine (drainage, protection et restauration des sols, reboisement) qui demeurent encore limités.

Peuplement et population

L’homme existe ici depuis des centaines de milliers d’années. Le vieux fond libyco-berbère, dont le dernier ancêtre connu est un peuplement complexe de type méditerranéen, n’a reçu que de faibles apports démographiques depuis la préhistoire. Dès l’Antiquité, le Maroc se distingue d’une Africa (Est algérien, Tunisie, Tripolitaine) plus touchée par un apport punique surtout culturel et une colonisation agraire romaine non peuplante mais déstructurante. L’évolution ultérieure confirme ces distinctions régionales. La conquête arabe apporte ce qui fait l’unité actuelle de l’Afrique du Nord: l’islam et la langue arabe. L’apport démographique n’intervient qu’à partir du XIe siècle avec l’immigration des tribus arabes, notamment des Béni-Hilal et des Béni-Soleim qui s’implantèrent surtout sur les rivages de la Tripolitaine, de Tunisie orientale et dans les Hautes Plaines constantinoises. Il reste toutefois limité, mais l’effet sur la généralisation de la langue arabe est déterminant, même si des îlots berbérophones, aujourd’hui reflet d’une résistance culturelle et non d’une division ethnique, persistent, plus étendus au Maroc (Atlas, Rif), dispersés en Algérie (Kabylie, Aurès, Trara, Mzab...) et insignifiants en Tunisie et en Libye (Matmata, djebel Nefousa). À l’inverse, l’immigration andalouse profite plus au Maroc qu’à l’Algérie, atteint peu la Tunisie et la lointaine Libye. Plus tard, l’occupation ottomane, qui épargne le Maroc, apporte aux villes un peuplement réduit, mais modifie, par ses structures politiques, économiques et sociales, la distribution: densification de montagnes déjà très peuplées, sous-peuplement de plaines, recul de la population urbaine. La conquête coloniale, française au Maghreb et italienne en Libye, provoque par la guerre et la spoliation une régression démographique. La colonisation agraire de type capitaliste marque profondément la distribution de la population: surpeuplement de montagnes, accentuation du sous-peuplement de certaines plaines (Hautes Plaines constantinoises, arrière-pays de Sfax, Djeffara), mais aussi création de zones d’attraction (Gharb, littoral oranais...) et accumulation de ruraux déracinés aux portes des villes.

L’Afrique du Nord comptait 64,4 millions d’habitants en 1991, l’Égypte en abritait à elle seule 54 millions. La croissance démographique est rapide depuis une cinquantaine d’années – on comptait 32 millions d’habitants seulement en 1966 – grâce au recul de la mortalité et au maintien voire à l’augmentation de la natalité. Les taux de natalité les plus élevés furent atteints dans les années soixante: 46 p. 1 000 en Tunisie et 49 p. 1 000 dans les autres pays en 1965, alors que le taux de mortalité, proche de 30 p. 1 000 en 1950, tombait au-dessous du seuil de 20 p. 1 000 malgré une mortalité infantile encore élevée: entre 120 et 150 p. 1 000. L’évolution récente individualise la Tunisie, le seul des quatre pays à enregistrer une baisse, somme toute modeste, du taux de natalité (25 p. 1 000 en 1989), liée notamment à une législation et à des mesures favorables à l’amélioration du statut de la femme mais aussi aux effets de l’émigration masculine. C’est là aussi que la mortalité, à la fin des années quatre-vingt, a le plus régressé: 4,4 p. 1 000 (1989), contre 9,4 p. 1 000 en Libye, 9,7 p. 1 000 au Maroc (moy. 1985-1990) et 4,9 p. 1 000 en Algérie (1988).

Au-delà des différenciations régionales et sociales, l’accroissement annuel qui reste partout élevé (2,1 p. 100 en Tunisie, 2,6 p. 100 au Maroc, 2,8 p. 100 en Algérie et 3,5 p. 100 en Libye) maintient l’«explosion démographique» et devra porter la population de la région à 90 millions d’âmes en l’an 2000. Il accentuera la prédominance des jeunes – les moins de vingt ans excèdent partout 55 p. 100 –, alourdissant les charges de la population adulte et celles des États qui doivent faire face à des besoins considérables en matière de scolarisation, de santé, de logement et surtout d’emploi. Si la Libye ne semble pas connaître de problème du fait de son faible poids démographique (4,3 millions en 1991 et 7 millions en l’an 2000) – au contraire, elle favorise l’immigration –, la solution pour les autres pays devra combiner une action efficace sur le comportement démographique et une politique soutenue de développement économique, social et culturel.

La répartition de la population offre des contrastes frappants. Entre le Nord et le Sahara d’abord, enlevant toute signification à la densité moyenne de 13,6 hab./km2. Ainsi, au milieu des années quatre-vingt, la densité de l’Algérie non saharienne était de 52 hab./km2, alors que la moyenne nationale était de 9. Au sein des pays et des régions ensuite. Au Maroc, le Nord-Ouest densément peuplé s’oppose à l’Est et au Sud-Est, à l’inverse de la Tunisie qui oppose les fortes densités du littoral oriental et du Nord-Est à celles de l’Ouest et du Sud. L’Algérie présente une dégradation du nord au sud et d’est en ouest alors que la population libyenne se concentre surtout sur le littoral tripolitain et autour de Benghazi. La concentration littorale généralisée se double d’une urbanisation accélérée moins accusée à l’ouest qu’à l’est: 45 p. 100 au Maroc (1988), 49 p. 100 en Algérie (1987), 53 p. 100 en Tunisie (1985) et 75 p. 100 en Libye (1984). Les conditions naturelles ont certes favorisé cette répartition mais les facteurs historiques sont plus déterminants, notamment les effets de la colonisation mais aussi les incidences des politiques économiques des États-nations.

Le développement économique

L’agriculture, «reconversion» et dépendance alimentaire

À la fois malgré l’urbanisation accélérée que connaît l’Afrique du Nord et à cause d’elle, l’agriculture apparaît encore comme une activité centrale même si sa part dans le P.I.B. et la proportion des actifs qu’elle occupe ne cessent de baisser. Les paysages agraires portent encore aujourd’hui les marques de la colonisation agraire. Vers 1950, les terres colonisées s’étendaient sur 3 millions d’hectares en Algérie, 1 million au Maroc et 800 000 en Tunisie, respectivement le quart, le septième et le huitième de la S.A.U. Occupant plaines, vallées et bassins telliens ou atlantiques, la colonisation supprimait la complémentarité entre terroir de montagne et terroir de plaine, base économique de la paysannerie autochtone et bouleversait les solidarités entre agriculture tellienne ou atlasique et pastoralisme steppique. Systèmes de culture et structures agraires de l’agriculture autochtone confinée dans les montagnes se dégradèrent: morcellement, passage de la polyculture à une céréaliculture extensive qui accélère l’érosion des pentes défrichées. L’extension des cultures a également conduit à une réduction et à une surexploitation des espaces pastoraux. L’agriculture traditionnelle devenait alors, à de rares exceptions, archaïque, marginale et incapable de supporter une charge démographique condamnée à se déverser sur les plaines et les agglomérations. Moderne parce que bénéficiant très tôt de crédits, et utilisant des techniques nouvelles (machines agricoles, engrais, barrages en béton...), le domaine colonial développa des cultures d’exportation: vigne, agrumes, olivier, cultures industrielles. Les réseaux de communications et de centres ruraux mis en place et développés devaient assurer la collecte et l’expédition des produits vers les ports exportateurs. Les échanges traditionnels (souks) sont partiellement détournés, plus en Algérie et en Tunisie qu’au Maroc, et intégrés dans la circulation capitaliste de marchandises.

Les États indépendants héritent d’un dualisme agraire prononcé: une agriculture moderne (colons et autochtones privilégiés), et extravertie, et une agriculture désarticulée, marginalisée mais dépendante (emploi saisonnier, approvisionnement...). Au Maroc, qui ne récupère l’ensemble des terres colonisées qu’en 1974 alors que la moitié aura été vendue à des Marocains, la politique des «lotissements» vise à substituer la propriété privée au collectivisme paysan traditionnel et à introduire les techniques nécessaires à la modernisation.

En Tunisie, les exploitations européennes sont d’abord en partie louées à de grands propriétaires. La très courte expérience socialiste (1962-1969), soucieuse de réduire les disparités sociales, tente d’intégrer la petite paysannerie par la constitution d’unités coopératives de production. La généralisation très rapide d’une opération coûteuse (4,7 millions d’hectares en août 1969) mais surtout l’environnement libéral en entraînent l’échec. Des terres domaniales sont même vendues, favorisant la reprise de la concentration foncière privée. Les structures inégalitaires héritées sont renforcées. En 1983-1984, 2 p. 100 des exploitants tunisiens accaparaient 35 p. 100 des terres, alors que les propriétaires de moins de 10 ha, qui représentaient les deux tiers des exploitants, n’en possédaient que 16 p. 100. Au Maroc, le tiers des exploitants n’a pas de terre alors que 1 p. 100 seulement d’entre eux détient le quart des terres. Aussi les actions sectorielles au Maroc (périmètres irrigués) et le saupoudrage des investissements dans les campagnes tunisiennes (plan de développement rural depuis 1973) ne peuvent intégrer une paysannerie qui se paupérise de jour en jour.

L’Algérie, par contre, est très engagée dans les transformations structurelles. Dès 1963, l’autogestion concernait 2,4 millions d’hectares, et, à partir de 1971, la révolution agraire touchait 1,1 million d’hectares mis en coopératives qui regroupaient 95 000 attributaires. La restructuration (1981-1983) unifia et remembra le domaine public en supprimant le secteur coopératif, réaménagea la taille des exploitations. Elle lui ouvrit – comme à la petite paysannerie – un large accès au crédit. Parallèlement, la transformation matérielle des campagnes opérée par la révolution agraire, notamment grâce aux villages socialistes, se prolongeait par un équipement planifié dans le cadre d’une grille nationale. Au Maroc et en Tunisie, l’équipement des campagnes relève beaucoup plus de l’initiative privée (apports de l’émigration à l’étranger).

La situation libyenne est bien différente. Il a fallu attendre l’avènement de la Jamahirya pour que les trois mille fermes coloniales soient nationalisées et organisées en coopératives. Aucune réforme ne fut alors effectuée dans un pays où une partie des terres agricoles déjà bien limitées (au maximum 700 000 ha, soit 1 p. 100 du territoire) et des parcours était abandonnée par de petits paysans et des pasteurs attirés par les villes à la faveur des découvertes pétrolières. Le problème se posait au nouveau pouvoir en termes de mise en valeur de terres et de constitution d’une paysannerie initiée aux techniques modernes et qui romprait avec un tribalisme encore vivace. Quinze mille fermes furent ainsi distribuées entre 1970 et 1984.

Cette mise en valeur comme l’ensemble des opérations menées dans les trois pays traduisent la volonté de subvenir aux besoins d’une population qui ne cesse de croître et de diversifier sa consommation, et d’utiliser l’agriculture comme moyen d’accumulation. Par exemple, de 1970 à 1984, la Libye a investi 3 988 millions de dinars (1 DL valait 3,4 dollars en 1980) dans l’agriculture, soit 18 p. 100 des dépenses totales. La priorité accordée à ce secteur par le Ier plan quinquennal algérien (1980-1984) avec 59 milliards de D.A. et 16,3 p. 100 des investissements s’est prolongée dans le plan suivant. Pour la Tunisie et le Maroc, l’agriculture demeure une activité majeure, avec des investissements toutefois moins importants. Les efforts ont porté notamment sur l’irrigation. Au Maroc, l’option «irriguiste» n’a cessé de s’affirmer (56 p. 100 des investissements agricoles consentis de 1953 à 1980), orientée plutôt vers la grande irrigation, donc favorable à la production destinée à la commercialisation. Les superficies irriguées devaient être portées à 950 000 ha à la fin du plan 1981-1985, et la F.A.O. estimait celles-ci à plus de 1,2 million d’ha en 1987. Pendant la période 1978-1981, la Tunisie a accordé 52 p. 100 de ses investissements agricoles à l’hydraulique: en 1983, il y avait 200 000 ha irrigués, dont 80 000 dans les périmètres publics contre 20 000 en 1956 (270 000 ha irrigués en 1987 selon la F.A.O.). En Libye, 12 980 puits furent creusés et 90 000 ha équipés entre 1970 et 1985 alors que la mise en valeur a concerné 1 300 000 ha. Déjà en 1974 les projets portaient sur 500 000 ha répartis entre la plaine de la Djeffara, le djebel al-Akhdar et la plaine d’el-Mardj au nord et les régions désertiques du Sabha-Murzuq et d’al-Kufra-Tazerbo. En Algérie, après une période de laisser-aller, l’hydraulique obtenait la priorité (50 p. 100 des investissements agricoles au Ier plan quinquennal) et faisait l’objet d’une mise en œuvre rigoureuse.

Le redéploiement agricole algérien est assez récent (plasticulture, aviculture...), et la série d’années sèches en a différé les effets sur la production comme elle a affecté celle des autres pays, notamment le Maroc. La stagnation de la productivité ne doit pas occulter la diversification qu’y a imposée la demande du marché intérieur. La production maraîchère algérienne, détenue à 68 p. 100 par un secteur privé dynamisé (large diffusion de motopompes), s’élevait à 13 millions de quintaux en 1982 contre 5,7 millions en 1967. La progression libyenne est impressionnante: de 2 millions de quintaux en 1970 à 8,2 millions en 1984. Comme en Algérie, le secteur privé tunisien développe les cultures maraîchères et fruitières à rentabilité immédiate élevée entraînant parfois dans son sillage des périmètres publics tournés initialement pour l’essentiel vers les cultures fourragères. À l’inverse, les secteurs autogéré et coopératif algériens, tenus de privilégier la production fourragère et certaines cultures industrielles, ont porté le poids de la reconversion de l’agriculture héritée. Les productions d’exportation que celle-ci avait développées ont reculé ou stagné en Algérie (2,7 millions d’hectolitres de vin en 1982 contre 16 millions en 1965, entre 4 et 5 millions de quintaux d’agrumes) alors qu’elles ne progressaient que légèrement en Tunisie malgré l’extension considérable des superficies: 1,7 million de quintaux d’agrumes (cap Bon et région de Tunis) et une moyenne de 108 000 t d’huile d’olive pour 54 millions d’oliviers (27 millions en 1956). Elles se sont étendues et intensifiées en Libye et, surtout, au Maroc. La production marocaine d’agrumes passait de 2,5 millions de quintaux en 1956 à 10 millions en 1983, exportés à 70 p. 100, grâce à l’extension des superficies (Gharb, Sousse, Triffas, Tadla...) et à l’amélioration de rendements: 14 t/ha contre 12 en 1970, qui demeuraient faibles en Tunisie (8,2) et en Algérie (8,7). Sa production maraîchère surtout atlantique, destinée en grande partie à l’exportation, s’élevait à 23,5 millions de quintaux. Le Maroc est ainsi le principal exportateur nord-africain de produits agricoles. Si l’on tient compte des produits de la pêche pour lesquels, avec ses principaux ports d’Agadir et de Safi, il détient le record (353 000 t contre 53 000 en Tunisie et 30 500 en Algérie), le Maroc avait exporté 1,2 million de tonnes de produits agricoles en 1983, pour une valeur de 3,724 milliards de dirhams (plus que les phosphates), soit 25,5 p. 100 de ses exportations totales (24,8 p. 100 en 1990); il devançait la Tunisie (100 millions de DT, 10 p. 100 des exportations contre les deux tiers en 1956); quant à l’Algérie, elle n’exportait presque plus que du vin (0,5 p. 100 de la valeur des exportations contre 39 p. 100 en 1965), la production actuelle ne parvenant pas à couvrir les besoins locaux (c’est également le cas de la production libyenne).

Exportateurs ou non, les pays d’Afrique du Nord restent de gros importateurs de produits alimentaires: 17 p. 100 des importations en 1983 au Maroc (8,4 p. 100 en 1990), 20 p. 100 des importations en 1982 en Algérie (22,4 p. 100 en 1990). De céréales d’abord, dont la production stagne, malgré une consommation accrue d’engrais et la mécanisation, autour de 75 millions de tonnes, avec de grandes fluctuations. Les faibles rendements (autour de 8 q/ha en année normale) sont dus entre autres au maintien de systèmes de cultures extensifs tant sur les grands domaines étatiques ou privés que sur les parcelles des petits paysans. Une relative intensification s’est produite en Algérie et en Libye. Les importations sont passées de 3,6 à 8,7 millions de tonnes entre 1974 et 1987, dont la moitié pour la seule Algérie qui en dépend – comme la Libye dont la production a pourtant triplé en quinze ans – pour plus de la moitié de ses besoins en année moyenne. Le faible développement de l’élevage industriel et la grande fragilité de l’élevage traditionnel extensif exigent des importations de viandes surtout en Algérie et en Libye (15 et 47 p. 100 des besoins). Le cheptel ovin marocain a reculé en effet de 16 à 12 millions de têtes entre 1979 et 1983 (mais il était remonté à 17,5 millions en 1989) et les troupeaux algérien et tunisien stagnent respectivement aux alentours de 12 et 5 millions. La dépendance la plus forte concerne toutefois les produits des cultures intensives. Seul
le Maroc, grâce à son immense programme sucrier (75 700 ha de betterave et de canne à sucre, 33 millions de quintaux, 11 sucreries et 4 raffineries), est arrivé à réduire les importations à près du tiers de ses besoins en 1983 contre 98 p. 100 pour l’Algérie et la Libye et 80 p. 100 pour la Tunisie. Mais il demeurait presque aussi dépendant pour le lait (40 p. 100 des besoins) ou les huiles végétales (plus de 80 p. 100).

Les efforts consentis par les différents États, même gigantesques, ne semblent pouvoir assurer qu’une réduction de la dépendance alimentaire, d’autant que les besoins s’accroissent en quantité et en qualité. Plus encore, une agriculture d’exportation de type marocain ne peut constituer une base d’accumulation, ses revenus externes ne couvrant que 85 p. 100 des importations de produits alimentaires. En outre, la mise en valeur ne peut se prolonger indéfiniment: terres cultivables entièrement occupées en Algérie, mobilisation maximale très proche des eaux tunisiennes, risque d’épuisement rapide des eaux non renouvelables en Libye, concurrence livrée par les villes et les activités urbaines.

Industrie ou industrialisation?

Les bases matérielles ne sont pas négligeables. La production pétrolière (137 millions de tonnes en 1980 dont 82 pour la Libye) a été limitée pour préserver des réserves évaluées à 4,1 milliards de tonnes, puis à cause de la détérioration du marché mondial: la Libye produisait 160 millions de tonnes en 1970 et seulement 66 millions en 1990. La production de gaz, détenue surtout par l’Algérie (50 milliards de mètres cubes en 1989), est extravertie, encore qu’elle favorise l’accroissement de la production électrique pour les besoins économiques et sociaux. Celle du pétrole, même si elle reste extravertie à 80 p. 100, est valorisée par le raffinage, plus en Algérie qu’en Libye. Les ressources minières sont moins importantes, sauf au Maroc, et plus dispersées. À côté des 3,9 millions de tonnes de fer consommés aux deux tiers par la sidérurgie annabie, l’Algérie tient à Gara-Djebilet, près de Tindouf, des réserves évaluées à 1,5 milliard de tonnes, plus importantes que celles du Fezzan libyen qui doit alimenter la sidérurgie de Misratah. Contrairement à la Tunisie qui a des ressources limitées mais diversifiées (5,2 millions de tonnes de pétrole en 1989, 6,7 millions
de tonnes de phosphates en 1990 aux trois quarts traités à Sfax et Gabès, 265 000 tonnes de fer en 1990), le Maroc, pauvre en énergie qu’il importe, est grand producteur de phosphates: 24 millions de tonnes en 1990 pour 60 milliards de réserves. Les deux tiers sont exportés à l’état brut, le reste est transformé à Safi et bientôt à Djorf-Lasfar en produits chimiques largement exportés et en engrais.

Si l’héritage agricole colonial – monarchique pour la Libye – exigeait d’être transformé, l’industrie restait à faire. Le potentiel était médiocre (moins de 200 000 salariés pour toute l’Afrique du Nord), sa structure hétérogène, artisanale et sélective parce que liée à une spécialisation agro-exportatrice imposée. Il était dépendant de l’étranger et extrêmement concentré dans les grands ports: Casablanca, Alger, Oran, Tunis, Tripoli.

Les États-nations ont fait du développement industriel une préoccupation majeure. Par exemple, de 1970 à 1984, la Libye lui a consacré 3 545 millions de DL, soit 17 p. 100 des dépenses, la Tunisie y a investi un milliard de DT de 1970 à 1980. Le Ier plan quinquennal algérien, qui inaugurait pourtant un ralentissement, lui réservait 211,7 milliards de DA, 37,8 p. 100 des prévisions. Même le Maroc a pu lui accorder la priorité: 37 p. 100 au plan 1973-1977 et 17 p. 100 (20 milliards de dirhams) au plan de relance 1981-1985.

Implantation d’industries ne signifie toutefois pas toujours industrialisation. C’est de cette distinction que s’est inspiré le choix algérien d’un développement industriel intégré. Maître des bases matérielles et financières, l’État en est l’agent majeur, le secteur privé étant confiné dans les activités de transformation finale. La stratégie qui rompt avec le modèle colonial, tant par l’échelle et les techniques que par les localisations, consacre d’abord l’industrie des biens de production implantée dans un pôle saharien et trois pôles littoraux: Annaba et Skikda à l’est (sidérurgie et pétrochimie) et Arzew à l’ouest (pétrochimie et énergie), de part et d’autre du pôle algérois spécialisé dans les biens d’équipement et les biens intermédiaires. Dès 1972, des pôles régionaux intérieurs (industrie d’intégration) se développent, spécialisés à l’échelle nationale (électronique à Tlemcen et Sidi-bel-Abbès, moteurs-tracteurs à Constantine...), ou répartis entre les grandes régions (Ouest, Centre
et Est). La diffusion industrielle qui complète, insuffisamment encore, la gamme des produits apparaît ensuite extrême et concerne aussi bien les villes moyennes que les petits centres urbains, voire ruraux. Depuis 1980, la priorité est accordée aux petite et moyenne industries et à l’amélioration de l’efficacité de l’appareil de production. La relance du capital privé, déjà stimulé en 1966, l’a révélé incapable d’assurer le relais d’une industrialisation encore inachevée et donc partiellement intégrée.

Succédant à une phase d’importations de substitution, l’expérience socialiste tunisienne (1962-1969) s’est apparentée au modèle algérien tant par l’intervention étatique (84 p. 100 des investissements) que par le choix porté sur l’industrie de base et la valorisation des ressources nationales, la création de pôles de croissance là aussi littoraux (sidérurgie et raffinage à Bizerte-Menzel Bourguiba, chimie de base à Gabès, industries diversifiées dans le Sahel de Sousse), et la réduction des disparités régionales par la diffusion du fait industriel dans l’intérieur: Béjà, Kasserine, Tabarka, Sfax. La libéralisation économique consacre ensuite le modèle exportateur par l’appel aux capitaux étrangers et en réactivant l’investissement privé. Certes l’industrie connaît alors une croissance accélérée: 800 entreprises créées de 1970 à 1980, part accrue dans le P.I.B. (36 p. 100 en 1983 contre 24 p. 100 en 1965), taux annuel de croissance très élevé (11,1 p. 100), mais la structure devient très hétérogène et la dépendance vis-à-vis de l’étranger s’approfondit (conditionnement, assemblage, sous-traitance...). De nouveaux déséquilibres spatiaux se développent entre littoral et intérieur sans enlever à Tunis sa prépondérance (56 p. 100 des emplois et 60 p. 100 du chiffre d’affaires), déséquilibres que l’intervention étatique a du mal à atténuer.

Dès 1973, à peu près en même temps que la Tunisie, le Maroc, dont la volonté de développer une industrie de base est restée lettre morte, abandonne l’industrie de substitution à l’importation pour le modèle exportateur. Le désengagement de l’État est encore plus prononcé, cédant au capital privé sa place de partenaire des transnationales qui trouvent ici, comme en Tunisie, les conditions d’une gestion libre de la force de travail. Depuis, le Maroc est devenu une base de montage et de finition dépendante des inputs étrangers. La structure industrielle est dominée par la production de biens de consommation finale: les deux tiers de l’emploi industriel, mines exclues, contre moins de la moitié pour l’Algérie. L’extension d’une industrie de base limitée demeure un fait relativement récent: chimie à Djorf-Lasfar et sidérurgie à Nador. Les déséquilibres spatiaux sont très accusés. Malgré la croissance de foyers régionaux, Fès, Tanger, triangle Safi-Marrakech-Agadir, et une faible diffusion liée surtout à l’industrie sucrière, l’axe atlantique Kénitra-Casablanca reste prédominant. En 1981, il concentrait 65 p. 100 des établissements (2 011), 69,5 p. 100 des emplois permanents (135 000) et distribuait 75 p. 100 des salaires industriels (2 milliards de dirhams).

Utilisant ses revenus pétroliers, la Jamahirya enfin a fait sienne une démarche simple: fournir des biens de consommation au marché local et dégager des surplus pour l’exportation. Aussi opta-t-elle dès le plan 1973-1975 pour les industries de substitution à l’importation. L’accélération des réalisations par le plan 1976-1980 (148 projets) a poursuivi vigoureusement la tendance, accordant la priorité aux matériaux de construction qu’imposait une urbanisation sans précédent, mais développait surtout une spécialisation prononcée dans les industries exportatrices grandes consommatrices d’énergie (raffinage, pétrochimie, sidérurgie), spécialisation accentuée par l’évolution récente. Ces choix, ajoutés aux conditions naturelles, imposent des localisations littorales. L’industrie, auparavant concentrée à Tripoli et Benghazi, s’égrène sur le littoral: axe pétrochimique Bou-Kammash - Az-Zawiyah à l’est de Tripoli, axe al-Khums -Misratah (sidérurgie et matériaux de construction), sud-ouest de la baie de Syrte entre Ras-Lanouf et Zuwaytinah (raffinage et chimie de base).

L’industrie marque différemment les quatre pays par la constitution d’une population industrielle évaluée au début des années quatre-vingt à 870 000 actifs (dont la moitié en Algérie) en agissant sur les équipements en même temps que sur l’organisation de l’espace hérité, atténuant ou creusant les disparités régionales, en modifiant directement ou indirectement par son effet urbanisateur les paysages semi-urbains, voire ruraux, en développant migrations interurbaines et déplacements quotidiens, en livrant enfin concurrence à l’agriculture pour l’eau, la terre et parfois les hommes.

L’urbanisation

Les sociétés profondément paysannes il y a seulement quarante ans ont bien changé. Elles se sont plus ou moins fortement salarisées, mais le chômage et surtout le sous-emploi persistent, plus massifs au Maroc et en Tunisie. Elles se sont aussi urbanisées. La croissance urbaine a autant d’origines dans les campagnes (fragilité du milieu naturel, maintien de structures inégalitaires et appropriation foncière citadine au Maroc et en Tunisie, sous-équipement...) que dans les villes (industrie, accumulation des services...). Elle se traduit par la multiplication des villes (250 villes marocaines en 1982 contre 107 en 1960) et par la croissance des villes existantes, notamment les plus grandes même si la strate moyenne est en expansion. Tripoli est presque millionnaire et concentre les deux tiers de la population urbaine libyenne. La macrocéphalie de Casablanca s’accuse (2,3 millions en 1982 et 26 p. 100 des urbains marocains), alors que celle de Tunis s’atténue (1,2 million et 30 p. 100). Alger enfin ne représentait plus, en 1987, avec 1,5 million d’habitants que 13 p. 100 de la population urbaine algérienne, effet certain de la déconcentration des activités et de l’équipement hiérarchisé du réseau des agglomérations urbaines et rurales.

Les choix opérés ainsi que l’usage fait des ressources ont permis à la Libye et à l’Algérie d’atténuer et non de résorber les déséquilibres sociaux et spatiaux. Les réajustements que connaît la politique économique algérienne et la sévère crise énergétique qui entraîne une baisse sérieuse des revenus posent pour ces deux pays la question du développement économique et social, celle de l’érosion du pouvoir d’achat des populations à revenus faibles ou moyens. Les crises économiques paraissent plus structurelles au Maroc et en Tunisie; l’émigration à l’étranger ne pourra indéfiniment en amortir les effets.

Encyclopédie Universelle. 2012.


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